Les socialistes veulent une économie sociale et écologique de marché

Publié le par désirs d'avenir Somme 80





Pas d'envolées lyriques, mais des phrases courtes, dans lesquelles chaque mot a été soigneusement pesé. La commission présidée par Alain Bergounioux, secrétaire national aux études du Parti socialiste, a mis au point une nouvelle Déclaration de principes qui remplacera celle de 1990. Sept mois avant le congrès de novembre, ce groupe de travail, où toutes les sensibilités étaient représentées, était chargé de jeter les bases idéologiques de la rénovation du PS. Consensuel - ce qui suggère que le parti est, sur le fond, moins divisé qu'il n'y paraît -, ce document est le fruit d'un large accord politique. Il sera soumis au vote de la convention nationale du 14 juin, après avoir été validé par les fédérations, qui ne devraient y apporter que des retouches.

Le préambule souligne que " la nature du socialisme démocratique " est " d'aller à l'idéal et de comprendre le réel (...), d'assumer les tensions et les contradictions qui (...) font la vie humaine ". L'article 1 rappelle l'objectif de parvenir à " l'émancipation complète de la personne humaine " et pose le principe de " la sauvegarde de la planète ". Cette sensibilité environnementale se confirme à travers la reconnaissance d'un " modèle de développement durable " et l'affirmation du principe de précaution. " Les socialistes sont partisans d'une économie sociale et écologique de marché " - l'expression est inspirée des partisans de Laurent Fabius -, dit le texte qui, legs strauss-kahnien, insiste sur l'obligation de favoriser un " secteur privé dynamique ".

" Parti décentralisateur ", le PS est partisan d'une " économie de marché régulée par la puissance publique ainsi que par les partenaires sociaux ". Il insiste sur la " qualité de l'emploi ", qui suppose " une rémunération juste ainsi qu'une promotion professionnelle et sociale ". Cette déclaration de principes emprunte aux sociaux-démocrates allemands le concept " d'Etat social ", ce qui la conduit à évoquer, mais avec d'infinies précautions, la réforme de l'Etat-providence.

La formule utilisée n'aurait pas été récusée par Jacques Delors : " La régulation (...) est un des rôles majeurs de l'Etat pour concilier l'économie de marché, la démocratie et la cohésion sociale ". Le texte établit l'obligation " de garantir pour tous la sécurité des personnes et des biens sans laquelle il n'y a pas de liberté réelle ". La démocratie participative chère à Ségolène Royal est évoquée parmi les moyens qui permettent de promouvoir " la délibération et la décision collectives ".

Dans la lignée des travaux de leurs " forums de la rénovation ", les socialistes refusent de considérer " la nation comme une juxtaposition de communautés ". Ils la définissent " comme un contrat entre citoyens libres et responsables " non sans préciser l'obligation de veiller " à ce que chacun accomplisse aussi ses devoirs vis-à-vis de la collectivité ".

 

ABSTENTION DE JEAN-LUC MÉLENCHON

 

Assez peu disert sur la mondialisation, le document revendique par ailleurs " un ordre international juste et respecté ". L'article 17, affirmant que " le Parti socialiste est un parti européen " qui " revendique le choix historique de l'Union européenne ", est le seul à ne pas avoir fait l'unanimité au sein de la commission puisque Jean-Luc Mélenchon, qui représente une partie de la gauche du PS, s'est abstenu. L'histoire se répète : en 1990, c'est déjà la question européenne qui avait été à l'origine du seul vote contre, de la part du courant de Jean-Pierre Chevènement.

Sur un plan plus doctrinal, le projet de déclaration ne fait plus mention des " rapports de classes " et, pour la première fois, s'abstient désormais de toute allusion au terme de " révolution ".

Le PS se définit " ancré dans le monde du travail " et affirme sa volonté " d'exprimer l'intérêt général du peuple français ". Il confirme sa nature " réformiste " tout en se voulant porteur " d'un projet de transformation sociale radicale ". Mais, conscient que " celle-ci ne se décrète pas ", il est prêt à " changer la vie par la loi et le contrat ". Dernière précision qui a son importance, le PS entend rassembler non pas toutes les forces de la gauche mais " toutes les cultures de la gauche ". Une formulation habile qui suggère qu'un élargissement de sa stratégie d'alliances ne serait pas impie.

Enfin, les rédacteurs de ce texte glissent, dans le 21e et dernier article, que le PS " ne se résigne pas aux divisions de l'histoire ". A travers cette redéfinition en 21 points de l'identité d'un parti qui ne fait plus mystère de son ambition d'incarner toute la gauche, certains socialistes pince-sans-rire voient une réplique aux 21 conditions posées au congrès de Tours par les communistes, lors de la scission de 1920.

Jean-Michel Normand

© Le Monde



De la " lutte des classes " au " rassemblement "



C'EST la cinquième fois, en un peu plus d'un siècle, que les socialistes se livrent à l'exercice. 1905, 1946, 1969, 1990, 2008 : chacun de ces millésimes raconte un moment particulier de l'histoire du PS et rappelle un contexte. " Les circonstances ont, à chaque fois, fortement influencé ces déclarations de principes, écrit l'historien Alain Bergounioux, secrétaire national du PS aux études, dans une brochure consacrée à l'analyse de ces textes (L'Encyclopédie du socialisme, Bruno Leprince, 2004). Elles ont toutes été rédigées pour répondre à une question politique précise ".

Unification, en 1905, des multiples " courants " socialistes ; recherche d'un " compromis " sur fond de concurrence avec les communistes et mouvement vers un " socialisme humaniste " après la Libération, en 1946 ; " unité " de la gauche non communiste en 1969, deux ans avant le congrès d'Epinay de 1971 et la négociation d'un " programme commun de gouvernement " avec les communistes ; enfin, transformation du " parti révolutionnaire " en " parti de transformation sociale ", en 1990, au terme de neuf années d'exercice total ou partiel du pouvoir. Retour sur un siècle de principes.

 

1905.

" (...) Le Parti socialiste est un parti de classe qui a pour but de socialiser les moyens de production et d'échange, c'est-à-dire de transformer la société capitaliste en une société collectiviste ou communiste, et pour moyen l'organisation économique et politique du prolétariat (...). "

 

Des sept articles de la première déclaration seul le premier est consacré à définir le nouveau " parti de lutte des classes et de révolution ". Les autres, note Alain Bergounioux, sont centrés sur la discipline et l'organisation interne. On établit un code de bonne conduite des parlementaires face aux " fractions politiques bourgeoises ", on fixe les règles du contrôle des militants et de la presse du parti. Cette rigidité traduit l'âpreté des polémiques entre les différents courants socialistes et dessine, selon M. Bergounioux, " un parti militant et centralisé ".

1946.

" (...) Le Parti socialiste est un parti essentiellement révolutionnaire : il a pour but de réaliser la substitution au régime de la propriété capitaliste d'un régime où les richesses naturelles comme les moyens de production et d'échange deviendront la propriété de la collectivité et où, par conséquent, les classes seront abolies (...) ".

 

Après la Libération, la rédaction d'une nouvelle déclaration est confiée à Léon Blum, qui tente une synthèse entre fidélité au marxisme et idéalisme. Sa copie est refusée au congrès d'août 1945. Blum doit se résigner à conserver le terme de " lutte de classes " qu'il a tenté d'effacer. Subsiste, en revanche, son idée d'un parti " essentiellement démocratique ", garantissant les " droits de la personne humaine " et la " liberté de la cité ".

 

1969.

" (...) Parce qu'ils sont des démocrates conséquents, les socialistes estiment qu'il ne peut exister de démocratie réelle dans la société capitaliste. C'est en ce sens que le Parti socialiste est révolutionnaire. Le socialisme se fixe pour objectif le bien commun et non le profit privé (...). "

 

Trois ans avant le congrès d'Epinay qui fixera la ligne " d'unité de la gauche ", les inflexions sont significatives même si des phrases entières sont reprises de la déclaration de 1946. On n'écrit plus " lutte des classes " mais " émancipation des travailleurs " ; on évoque désormais " la socialisation progressive " des moyens de production. Le but final est certes toujours " non d'aménager un système mais de lui en substituer un autre ", mais un an après mai 1968, des thèmes nouveaux apparaissent : responsabilité et démocratie sociale dans l'entreprise, rapport des " travailleurs " à la culture et à " l'accélération du progrès technique ", lutte contre les discriminations - limitée au chapitre international.

 

1990.

" Parti de rassemblement, - le PS - met le réformisme au service des espérances révolutionnaires. (...) La faillite des sociétés bureaucratiques ne lui fait pas oublier que le capitalisme développe les inégalités. (...) "

 

Au lendemain de la chute du mur de Berlin, deux ans après le début du second septennat de François Mitterrand, la rupture est nette. Les " espérances révolutionnaires " sont certes toujours vivantes mais le PS, pour la première fois, se dit " favorable à une société d'économie mixte " reconnaissant " les règles du marché ". Outre son ouverture franchement européenne, cette avant-dernière mouture des " principes " socialistes - avalisée lors du calamiteux congrès de Rennes de mars 1990 - fait aussi écho aux nombreux débats de société qui ont traversé les années 1980 : laïcité, indépendance de la création culturelle, droit des femmes et des immigrés.

Christine Garin

© Le Monde

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