Contrairement à une idée reçue, les salariés français travaillent plus que dans d’autres pays : selon des données datant de 2005, la durée moyenne du travail en France s’établit à 36,3 heures par semaine, contre 36,2 en Italie, 33,8 aux États-Unis, 33,6 en Allemagne, 31,7 au Royaume-Uni et 29,2 aux Pays-Bas. C’est la proportion relativement faible d’emplois à temps partiel qui explique le niveau élevé de la durée de travail en France.
Ces comparaisons donnent à la gauche des arguments pour s’extirper du piège idéologique tendu par la droite avec le message « travailler plus pour gagner plus » :
pour améliorer la situation économique, la droite a choisi d’augmenter la durée du travail, alors même que celle-ci est déjà relativement élevée. Or si le taux d’emploi reste faible et si la productivité continue à ralentir du fait d’investissements insuffisants dans l’innovation et la formation, l’augmentation de la durée du travail ne sera qu’un pis-aller. À mesure que diminuera le revenu réel par habitant, cette politique rapprochera la France de pays comme l’Italie, la Pologne ou la Turquie, qui cumulent temps de travail élevé, faible taux d’emploi et productivité en berne ;
une autre option, inspirée des pays à taux d’emploi élevé et où la durée réelle du travail est inférieure à celle de la France (tels les pays d’Europe du Nord), consiste à augmenter, d’une part, le taux d’emploi et, d’autre part, la productivité du travail. Aller dans cette direction permettrait un surcroît de revenu réel par habitant, synonyme d’une augmentation du pouvoir d’achat sans qu’il soit nécessaire de revoir à la hausse la durée du travail.
La gauche peut ainsi ménager ses forces, dépasser une posture purement défensive et s’affirmer comme le camp de l’investissement et de la création de richesses :
pour soutenir la croissance et augmenter le revenu réel par habitant – donc le pouvoir d’achat –, la priorité n’est pas de « travailler plus », mais plutôt d’élever le taux d’emploi tout en réalisant des gains supplémentaires de productivité. Les leviers à actionner pour cela sont la promotion de l’emploi des jeunes, des seniors et des femmes ainsi que l’investissement dans l’innovation et dans la formation des salariés, principaux facteurs d’augmentation de la productivité ;
il n’est donc pas opportun d’augmenter la durée légale du travail, encore moins de la supprimer. L’existence d’une durée légale du travail est un acquis économique et social fondamental, qui protège les entreprises du dumping sur des marchés concurrentiels. Elle permet d’asseoir le développement économique, non sur le nivellement des garanties collectives comme c’est le cas dans des pays moins avancés, mais sur l’augmentation du taux d’emploi et les gains de productivité – du moins lorsque les responsables politiques et économiques prennent des décisions dans ce sens.
Les salariés ont toujours été inégaux face au temps de travail. Malheureusement, les lois « Aubry » n’ont fait qu’aggraver ces inégalités préexistantes.
Les grands bénéficiaires de l’aménagement et de la réduction du temps de travail sont les cadres des grandes entreprises et de l’administration. Salariés ne comptant pas leur temps, ils bénéficient en contrepartie d’une reconnaissance et d’une rémunération relativement plus élevées que leurs collègues non-cadres. En plus de ces avantages, les lois « Aubry » leur ont accordé ces fameux « jours de RTT », équivalents de jours de congés supplémentaires, qu’ils peuvent « prendre » à peu près quand ils le souhaitent. S’ils estiment en avoir trop, libre à eux désormais de les « monétiser » et ainsi de bénéficier d’un surcroît de rémunération.
À l’inverse, les non-cadres ne font que subir la flexibilité qui leur est imposée par leur employeur en contrepartie de la réduction de leur temps de travail. Pour eux, les 35 heures ne se sont pas traduites en jours à passer en famille, mais en simples moments d’inactivité imposés dans le cadre de l’« aménagement » du temps de travail. L’annualisation du temps de travail a permis aux employeurs d’imposer une organisation du travail fluctuante et des horaires pas toujours prévisibles, fonction du carnet de commandes de l’entreprise. Pour ces salariés, la flexibilité accrue instaurée par les lois « Aubry » est facteur de désorganisation de la vie quotidienne. Elle conforte le sentiment d’une dégradation des conditions de travail et, plus généralement, des conditions de vie.
Dans l’ensemble, ce sont les salariés des petites et moyennes entreprises qui subissent la situation la plus difficile. Dans un grand nombre d’entre elles, les 35 heures n’ont tout simplement pas été mises en œuvre dans les faits – par exemple lorsqu’une circulaire de la direction fixe les horaires d’ouverture de 9h à 17h tout en enjoignant à son personnel de « prendre ses responsabilités ». Dans les entreprises de moins de 50 salariés (48% de l’emploi total salarié et non salarié en France en 2002), la situation est encore plus simple : ces entreprises passent totalement en dessous du radar législatif sur le temps de travail et il est même rare qu’il y soit effectivement et convenablement mesuré. Qui le contrôle ? Et tout simplement à qui en référer ? Au total, nombre de salariés de PME ne comptent pas leurs heures et ne peuvent profiter des conditions plus favorables de rémunération des heures supplémentaires.
Au surplus, c’est désormais l’ensemble des salariés, non plus seulement les cadres, qui sont confrontés à une demande accrue de flexibilité et de polyvalence. Résignés à tout accepter pour ne pas perdre leur emploi au profit de jeunes plus efficaces, plus réactifs et moins coûteux, les salariés se sentent de plus en plus dépossédés de leur temps de travail. Ils travaillent moins certes, mais le travail empiète plus qu’auparavant sur l’organisation de leur vie quotidienne. Le temps libre dégagé par les 35 heures, s’il permet aux uns d’être auprès de leur famille, permet tout juste aux autres de sentir combien le travail les épuise et combien leur famille leur manque.
Compte tenu de la souplesse sans précédent ménagée aux employeurs et à certains salariés, la question du temps de travail ne se pose plus en pratique :
à ce jour, plus rien ne s’oppose à ce qu’un salarié travaille plus de 35 heures par semaine. La durée du travail n’est là que pour départager les heures normales et les heures supplémentaires, dont la rémunération est majorée et désormais défiscalisée ;
avec les aménagements successifs mis en œuvre depuis 2002, la souplesse en termes de temps de travail est au rendez-vous aussi bien pour les employeurs (avec l’annualisation du temps de travail et le recours aux heures supplémentaires) que pour certains salariés (qui peuvent arbitrer entre revenu et non-travail grâce aux heures supplémentaires et à la future « monétisation des jours RTT ») ;
alors que les salariés au forfait-jour auront bientôt le choix entre « prendre » ou « monétiser » leurs jours RTT, il ne s’agit plus de parler de « réduction du temps de travail », mais bien de « maîtrise du temps de travail » : c’est désormais la liberté de choix qui va prévaloir pour ces salariés – ainsi que, dans une moindre mesure, pour ceux qui se verront proposer des heures supplémentaires ;
même s’il reste à simplifier les dispositifs, le régime juridique en vigueur permet donc aux entreprises de s’adapter aux contraintes de leur secteur, de leur marché ou de leur bassin d’emploi et à certains salariés de maîtriser leur temps de travail.
Pour les salariés concernés, la maîtrise du temps de travail permet de mieux concilier vie professionnelle et vie familiale :
la maîtrise du temps de travail permet de quitter plus tôt le lieu de travail ou encore, pour les salariés au forfait-jour, de prendre des demi-journées de « RTT » pour les passer auprès de leurs enfants et mieux exercer leurs responsabilités de parents. Selon une étude de la DARES datant de 2005, 60% des parents de jeunes enfants déclarent que la réduction du temps de travail leur a permis de mieux concilier vie familiale et vie professionnelle ;
la question de la maîtrise du temps de travail ne se réduit pas au choix entre oisiveté et travail productif. Quiconque a élevé des enfants sait l’investissement en temps que cela exige. Être auprès de ses enfants, ce n’est ni du « temps libre », ni de l'« oisiveté ». C’est leur dispenser une éducation, leur transmettre des valeurs, les éveiller au monde. En d'autres termes : s’investir dans leur épanouissement et leur réussite ;
même si le souvenir de la fin des années 1990 s’est estompé, la gauche peut faire valoir que la maîtrise du temps de travail est un instrument efficace de la politique familiale. La période de la mise en place de la réduction du temps de travail n’a-t-elle pas coïncidé avec la multiplication du nombre des naissances et des mariages (qui a connu un pic en 2000 avec 297 922 mariages) ? Comme la productivité du travail, le dynamisme démographique est d'ailleurs lui aussi un facteur de la croissance économique potentielle ;
le langage à tenir est donc simple : « la maîtrise du temps de travail, c’est avoir la possibilité de prendre plus de temps pour élever nos enfants, qui ont besoin de notre présence à leurs côtés pour s’épanouir et réussir ».
En conclusion, les attentes des Français ne concernent pas le temps de travail en soi mais – outre le pouvoir d'achat, qui appelle des propositions sur le terrain économique – la
maîtrise de ce temps, dont sont aujourd’hui privés les non-cadres et la plupart des salariés des petites et moyennes entreprises. À la gauche de dépasser la question des 35 heures en défendant
une politique économique fondée sur la hausse du taux d’emploi et les gains de productivité et une politique du temps de travail mise au service de la politique familiale.
EMERGENCE(S)
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